"Participation", vraiment?

Imagine tu veux que les gens participent, mais c'est toi qui décide.

Arnaud

11/11/20254 min read

Lorsque j'ai ouvert mon site, j'avais l'idée d'écrire ici une ou deux fois dans le mois sur des sujets qui traversent ma pratique ou mon quotidien. Jusqu'ici, je n'ai pas écrit. Pourtant très régulièrement, je me dis « Ah, je pourrais écrire un truc là-dessus. » Puis je passe à autre chose. Le principe, pourtant, n'est pas de théoriser, ni d'écrire une argumentation implacable, non : simplement partager un journal de bord ouvert aux personnes qui visitent ce site, des articles écrits courts écrits d'une traite ou presque, autour d'un sujet qui m'interpelle sur le moment.

Alors, voilà le sujet : la participation du public dans ma pratique.

Que ce soit avec Azimuts, Le Grand Collectif ou dans d'autres projets, la participation des « gens » prend une large place dans ce que je fais, et ce depuis pas mal d'années. Pourquoi ? Déjà, l'idée de séparation entre le public et l'art me rebute un peu : musée, expo, film, spectacle que l'on regarde ne m'attirent pas plus que ça. J'y vais de temps en temps, bien sûr. Mais personnellement je ne peux pas me contenter de ça : proposer une œuvre à un public. Ça ne me fait pas vibrer. Il faut qu'il y ait échange, relation, rencontre et que ce soit à la fois le point de départ, le sujet et le résultat. A mes yeux, c'est ici que réside l'art, et non dans l’œuvre qui n'est finalement que ce qui reste de ce qui a été.

Faire avec, et pas sur. Travailler avec un groupe et voir ce qui émerge, par exemple au cours ces deux dernières années : des personnes âgées, des jeunes, des agriculteurs (jeunes et beaucoup moins jeunes), des personnes confrontées à la précarité alimentaire... Cette approche suppose plusieurs étapes incontournables : un temps de transmission autour de la technique (le fonctionnement des appareils, celui du récit, d'une image...), et ensuite, une dose d'abandon, de mise en retrait. En somme :

  • en temps qu'artiste responsable de la création partagée, trouver sa place dans un premier temps ;

  • et dans un deuxième temps : se dé-placer, quitter cette place de détenteur du savoi, devenir un parmi les autres avec pour seul particularité d'être garant du bon déroulement et de la bonne fin.

Voilà comment je fonctionne. Faire avec, et pas sur, d'ailleurs, je suis rarement sûr. Quand je débute un projet avec des personnes, il est fréquent que je ne sache même pas si ce qui sera produit sera de la vidéo, du son, du texte, des dessins... Je suis prêt à aller vers des univers que je maîtrise peu, en faisant appel à d'autres artistes spécialistes. Cette posture est difficile à défendre : on me (/nous, car cela fonctionne avec Azimuts) dirait trop social dans le secteur artistique, et trop artistique dans le secteur social.

Je comprends bien que ce parti pris effraie, il ne s'agit surtout pas de dénoncer ça : à la place des professionnels en charge d'un budget peut-être bien que je prendrais les même décisions.

J'aime ce fil sur lequel je marche, même si cette posture déroute souvent les structures qui financent et les personnes qui décident : le participatif d'accord, mais on veut savoir où on va. J'ai été plusieurs fois confronté à cela ces derniers temps, à cette remarque : « On ne voit pas très bien où vous voulez en venir ». Et ma réponse ne suffit : « C'est normal, je n'ai pas rencontré les gens ». Alors je poursuis en décrivant à nouveau mon dispositif qui générera rencontres, échanges, idées, volontés de créer ensemble, mais ce n'est pas ce qu'on m'a demandé...


Avec le temps, je comprends que le « participatif » attendu dans la plupart des appels à projet tient plus de la demande d'une approche documentaire que participative. Un documentaire où l'on demande aux sujets de correspondre ce que l'artiste en résidence imagine d'elles et eux. Un docu-fiction avec les participantes et participants dans leurs propres rôles. Et cela doit bien sûr s'établir dans un cadre préalablement défini, faute de quoi on s'entend dire « On ne voit pas où vous allez. » Et depuis deux ans, donc, ma réponse a été : « C'est parce que je ne sais pas moi non plus ». Des fois ça fonctionne, d'autres fois non.

J'en profite forcément pour rendre hommage aux personnes qui m'ont fait confiance quand je leur ai dit : « je n'ai aucune idée de ce qui va en ressortir » et qui ont répondu : « OK ». Le jeu de la participation à été joué. Ainsi je n'avais aucune idée de ce que donnerait ma collaboration avec les habitants du territoire de la Noix de Grenoble quand la fondation des Petits Frères des Pauvres a financé le projet, et quand le musée du Grand Séchoir a proposé d'accueillir le résultat de ces travaux. Plus récemment, c'est EPISOL qui m'a fait confiance pour travailler avec un groupe de personnes adhérentes à l'épicerie solidaire.


Le résultat du travail avec Le Grand Séchoir est visible au musée jusqu'en décembre 2026, l'exposition s'appelle Modernes à la campagne

Le résultat du travail avec EPISOL, est l'exposition photo Faim du mois, visible jusqu'à la fin du mois de novembre à la bibliothèque Stalingrad à Grenoble, avant d'autres lieux.

Photo extraite du projet Faim du mois - Collectif MALITHAUR

Photo extraite du projet Faim du mois - Collectif MALITHAUR

Photo d'atelier du projet Mémoires Vives - Photo Sokem Ayigah

Faim du mois à la Bib Stalingrad - Photo HB Halima